Aurore Lalucq, porte-parole de Génération.s : « le revenu universel est le nouveau pilier de la protection sociale »

Proche de Benoît Hamon qu’elle a soutenu lors de la dernière campagne présidentielle, l’économiste Aurore Lalucq a été nommée, le 5 février dernier, porte-parole de Génération·s, le mouvement lancé par l’ancien ténor du Parti socialiste. Elle a accepté, pour nous, de revenir sur le revenu universel et sur ses enjeux.

 

Selon vous, à quelles problématiques l’instauration du revenu universel permettrait-elle de répondre ?

Aurore Lalucq, économiste et membre de Génération.s ©Aurore Lalucq
Aurore Lalucq, porte-parole de Génération.s ©Aurore Lalucq

Notre société a couvert le risque maladie, le risque retraite, … Avec le revenu universel, un des objectifs poursuivis consiste à approfondir la protection sociale via la sécurisation des revenus. De couvrir le risque « perte de revenu » en d’autres termes. C’est le premier avantage. L’autre serait de lever le monopole de l’emploi sur la distribution des revenus primaires issus de la production, c’est-à-dire de déconnecter emploi et distribution des revenus et de repenser notre rapport au travail dans un contexte de transition écologique.

Votre vision du revenu universel est également fortement liée à l’idée de la réduction de l’emploi et du travail…

Pas uniquement. Le revenu universel doit aussi permettre de protéger tous les individus du risque de basculement dans la pauvreté ou dans une très grande précarité. Pour ce qui est de la problématique liée au travail, le risque aujourd’hui n’est pas la disparition totale du travail du jour au lendemain. Le travail est une réalité sociale, une construction de l’Homme qui répond à des lois édictées par nos sociétés.

En revanche, nous avons aujourd’hui une réelle problématique avec l’automatisation et la robotisation qui ne va pas forcément se traduire par la création ou une suppression moindre des emplois comme c’était parfois le cas lors des précédentes révolutions technologiques.

C’est-à-dire ?

Le processus de destruction créatrice est en quelque sorte un mythe. Certaines mutations technologiques détruisent des emplois et peuvent en créer d’autres par ailleurs, mais les créations ne compensent pas toujours les destructions. En outre aucune loi naturelle de l’économie de permet de valider une telle assertion. . Par ailleurs, si auparavant on pouvait noter que les processus de type « révolution technologique » entraînaient la création d’emplois non qualifiés. Là, on se trouve dans une situation nouvelle où des emplois qualifiés sont parfois détruits et si des emplois non qualifiés sont créés dans un premier temps, ils ont vocation à être détruits par la suite. Pensez à Uber qui crée des emplois non qualifiés mais qui lève des fonds pour remplacer ses chauffeurs par des voitures automatiques. Autre point la productivité : la hausse de la productivité dans le domaine de la robotisation et de l’automatisation n’est pas très significative. En effet, quand on passe de la diligence au TGV, on voit le gain de productivité créé. Mais quand on passe d’une réservation « traditionnelle » d’un billet de train à une réservation automatique… le gain de productivité est bien moins évident.

Enfin autre interrogation : la redistribution des richesses. Les entreprises qui dominent des marchés incluant de la robotisation et de l’automatisation sont en situation de captation de rente. Comment alors redistribuer les richesses ? Toutes ces observations démontrent que les mécanismes stabilisateurs ne parviennent plus à jouer leur rôle habituel. D’où la nécessité de mettre en place un revenu universel ne serait-ce que pour forcer à redistribuer les richesses d’une manière ou d’une autre.

Pour résoudre les problèmes de pauvreté, ne suffirait-il pas d’augmenter le montant des aides et des prestations sociales ?

Réévaluer et augmenter les aides peut être effectivement une solution. Mais la question de la pauvreté n’est pas qu’une question monétaire. D’ailleurs le revenu universel serait une solution parmi tant d’autres : l’accès à la santé, l’accès aux services publics, l’accès à l’éducation, l’accès à tout ce qui peut accroître le capital culturel, … font aussi partie des moyens de lutter contre la pauvreté.

Le problème avec les aides, c’est qu’énormément de personnes ne les réclament pas car elles d’une part honte de les demander ou encore parce leur octroi est bien trop complexe (comme pour le RSA qui ne bénéficie qu’à deux tiers de ceux qui y sont éligibles). Le revenu universel permettrait donc de déstigmatiser « les pauvres », de leur éviter des demandes souvent vécues comme des humiliations. L’idée serait d’avoir accès au revenu universel comme nous avons accès à la couverture maladie en France : tout le monde en bénéficie de la même manière, qu’on soit riche ou pauvre.

Quelle forme revêtirez votre revenu universel ?

En tant qu’économiste, je n’ai pas de revenu universel de prédilection. C’est un sujet fondamentalement démocratique, puisqu’il implique une remise à plat de notre protection sociale : une réforme de cette ampleur doit être réalisée avec les partenaires sociaux et faire l’objet d’une grande consultation. Certes, nous avons besoin de spécialistes et de technocrates pour mettre en place et assurer l’ingénierie de ce type de réforme, mais pour la définition de ses contours constitue l’enjeu est avant tout d’ordre démocratique et du dialogue social. Aujourd’hui grâce à la campagne de Benoît Hamon, ce débat a pris de l’ampleur. Il est intéressant de voir le nombre de débats et de conférences qui se multiplient sur le sujet. Même dans les familles on en débat. D’ailleurs force est de constater qu’on retient peu de chose de cette campagne présidentielle en dehors de cette idée…

Il y a donc des débats au sein de Générations.s mais pas de proposition précise pour le moment ? Votre proposition de revenu universel pourrait être différente de celle défendue par Benoît Hamon lors de la campagne présidentielle ?

Nous sommes en train de créer un mouvement avec de la démocratie en son sein. Pour ce faire, nous faisons remonter diverses informations de nos comités locaux et thématiques. En conséquence, nous travaillons encore à notre façon de voir le revenu universel. Si notre ligne, elle, est claire : le revenu universel est le nouveau pilier de la protection sociale et doit permettre à la fois de faire front aux mutations du travail mais aussi de repenser notre relation au travail. En revanche, nous sommes évidemment ouverts quant aux modalités de mise en œuvre.

Que répondez-vous à ceux qui disent qu’instaurer un revenu universel revient à augmenter la fiscalité ?

Tout d’abord, notre fiscalité est à repenser dans son ensemble, non seulement au niveau français mais aussi au niveau européen. Il faut sortir de la concurrence fiscale européenne qui fait que chaque Etat détricote son modèle social et sa fiscalité dans le but d’attirer le plus d’investisseurs possibles. Pour cela, un approfondissement de la construction européenne s’avère indispensable. Autre impératif : la lutte contre les paradis fiscaux et l’évasion fiscale, qui nous permettrait d’obtenir des ressources financières supplémentaires non négligeables. Enfin, il faudrait mettre en place une fiscalité écologique car nos défis ne sont plus uniquement sociaux ou économiques. Tout doit être mis sur la la table pour dessiner un système fiscal plus juste.

Maintenant sur la question du financement du revenu universel : tout dépendra des réformes fiscales déjà adoptées (incluront-elles le patrimoine ou pas, par exemple ?) mais aussi de la forme et du niveau du revenu universel adopté. Globalement gardons en tête que, quand on veut, on peut ! Quand la Sécurité sociale a été mise en place, la France était à terre. Avec très peu de moyens. Mais nos ainés ont eu le courage de réaliser cette réforme, et nous leur en somme tous et toutes redevables aujourd’hui. Je suis persuadée qu’aujourd’hui, alors que nous sommes plus riche qu’en 1945, nous n’oserions pas réaliser ce type d’ouvrage… nous nous dirions : nous n’avons pas assez d’argent pour le faire !

C’est une bonne chose de passer par l’expérimentation ?

Ces expérimentations illustrent l’intérêt pour la mise en place de nouvelles politiques : que ce soit à travers le revenu universel ou les expérimentations du type « territoires zéro chômeurs » et traduisent l’envie de trouver des solutions à l’injustice sociale, l’exclusion ou encore de repenser notre rapport au travail et notre lien entre richesse et emploi. Avec la multiplication de ces expérimentations, force est de constater qu’en l’espace d’un peu plus d’un an, l’idée de revenu universel a vraiment pris au sein de la société. Qu’on soit d’accord ou non avec le revenu universel, un débat est en cours. Il porte en germe la volonté de repenser dans son ensemble notre modèle social, le vivre ensemble, dans un contexte où il va nous falloir accélérer le processus de transition écologique.