Henri Sterdyniak, économiste : « Benoît Hamon s’est souvent trompé sur le revenu universel »

Henri Sterdyniak est économiste et directeur du département économie de la mondialisation à l’OFCE. Plutôt défavorable à l’instauration d’un revenu universel en France, il a accepté de nous expliquer pourquoi.

 

Quel regard portez-vous sur la philosophie du revenu universel ?

Henri Sterdyniak, économiste à l'OFCE ©Henri Sterdyniak
Henri Sterdyniak, économiste à l’OFCE ©Henri Sterdyniak

Je n’ai pas d’avis philosophique sur le revenu universel. Dans la société, chacun doit pouvoir un niveau de vie satisfaisant grâce à son travail. Cela posé, il faut aider ceux qui ne réussissent pas à avoir ce niveau de vie. Il faut donc un revenu minimum garanti, ce qui n’empêche pas que l’idéal est de trouver un travail pour tout le monde. Je préfère un revenu minimum garanti et des emplois de dernier ressort pour ceux qui ne trouvent pas d’emploi que le revenu universel.

Vous avez sévèrement critiqué la vision du revenu universel de Benoît Hamon car elle serait, d’après vous, inégalitaire car elle remet à plat notre système social et fiscal basé sur la famille. En quoi c’est une mauvaise chose ?

Benoit Hamon s’est souvent trompé sur le revenu universel. Il en a présenté des versions erronées. On ne peut donc pas prendre Benoit Hamon comme une référence sur le revenu universel. Si un jour, on met en place un revenu universel, il faudra qu’il tienne compte des enfants. Donc si on donne 800 € à tous les adultes, il faudra donner environ 300 € à chaque enfant. Le problème, c’est que Benoit Hamon avait complétement oublié que le revenu universel suppose qu’on verse aussi bien aux enfants qu’aux adultes. Par ailleurs, dans le système français actuel, on tient compte des unités de consommation pour évaluer les besoins des familles. Une personne, c’est 1. Un couple, c’est 1,5. Un couple avec 2 enfants, c’est 2,1, … Le RSA a été calculé de façon à ce qu’il assure le même niveau de vie aux couples, aux célibataires et aux familles. Or, dans le projet de Benoît Hamon, on donnerait 1 au célibataire et 2 au couple, ce qui est beaucoup trop, et on ne prendrait pas en compte les enfants, ce qui est complétement inéquitable.

Le but des aides sociales est d’être ciblé, ce qui n’est pas le cas du revenu universel. C’est ce qui pose problème, selon vous ?

C’est la question fondamentale. Le système français tel qu’il existe est ciblé, c’est-à-dire qu’on donne aux gens, compte tenu de leurs ressources, de la composition de leur famille et de différentes caractéristiques comme la capacité ou non de travailler. On taxe également les plus riches en fonction de toutes ces caractéristiques. On a donc un système qui est progressif, familial et obligatoirement compliqué. Résultat, on va aider une femme sans conjoint ni ressources avec deux enfants à charge. En revanche, si elle vit avec le père des enfants qui a un salaire élevé, on ne va rien lui donner parce que c’est au père de payer. C’est le principe du système français. Dans ce système, on considère également qu’on donne moins aux gens qui sont susceptibles de travailler qu’aux gens qui ne peuvent plus travailler car ils sont handicapés ou car ils ont un certain âge, par exemple. Le RSA est donc plus faible que la prestation qu’on donne aux handicapés ou aux plus de 65 ans.

Avec le revenu universel, on donnerait la même somme à tout le monde, ce qui est extrêmement coûteux car donner 800 € par mois à chacun coûterait 550 milliards d’euros par an environ. Et une fois que ces 550 milliards auront été donnés à tout le monde, il faudrait les récupérer par la fiscalité. Ce qu’on donnera en simplicité en donnant ces 800 € à tout le monde, on le perdrait car, en contrepartie, il faudrait massivement augmenter la fiscalité. A partir du niveau de revenu moyen, vous toucheriez ces 800 € mais en contrepartie, votre impôt augmenterait, de 800 € par mois, et même de 1000 € par mois pour les revenus un peu plus élevé. Le gain serait donc illusoire.

L’alternative au revenu universel est de reconnaître qu’on a déjà un système généreux, un revenu minimum garanti, composé du RSA et de la prime d’activité, auquel s’ajoute le minimum vieillesse et l’allocation d’adulte handicapé. Ce système est heureusement familiarisé ; le problème, c’est que les montants versés restent trop faibles : on ne donne pas assez aux plus pauvres. L’alternative au revenu universel serait donc d’augmenter le niveau du RSA en maintenant la logique RSA + prime d’activité de façon à garantir un niveau de vie plus satisfaisant pour les plus pauvres et à garantir aussi un gain au travail. Ce serait moins coûteux que de donner 800 € à tout le monde. Il faudrait également simplifier les modalités de contrôle et de versement du RSA.

Benoît Hamon n’a toutefois pas le monopole du revenu universel. Le think-tank libéral Generation Libre en a, par exemple, une vision très différente. Qu’en pensez-vous ?

GenerationLibre veut donner un montant de revenu universel très faible, 500 €, ce qui est grosso modo le RSA actuel. Si on prend le RSA + les allocations logement, une personne seule touche à peu près 800 €. Dire qu’on va donner 500 € à tout le monde n’est donc pas une révolution par rapport au RSA tel qu’il existe. De plus, imaginez qu’on donne 500 € à tout le monde. Il faudrait ensuite financer ces prestations supplémentaires, donc les récupérer sur les personnes les plus riches, enfin celles qui sont au-dessus du seuil de pauvreté. Alors, d’un côté, on va leur donner 500 € de plus et de l’autre, on va leur prendre 500 €. Qu’on le veuille ou non, la fiscalité va donc augmenter des 500 €.

On peut ensuite chercher à masquer le problème. Il y a deux manières de le faire : la première consiste à donner 500 € à chacun puis de récupérer cela sur la fiche de paie en prélevant un impôt supplémentaire, une CSG supplémentaire de l’ordre de 20 %. Dans ce cas, il y a bien un impôt supplémentaire car il y aura un revenu universel + 500 €, et en même temps on prélèvera 20 % de plus pour le financer. Il y a une autre manière de faire qui consiste à dire qu’on va faire une seule ligne sur la fiche de paie qui fera la différence entre les deux. A ce moment-là, on peut prétendre qu’effectivement l’impôt n’augmentera pas pour une grande partie des salariés parce que d’un côté, la ligne sera nulle ou très faible car il y aura les + 500 € – l’augmentation de la CSG. Mais il s’agit d’une entourloupe car vous ne verserez pas les 500 € à tout le monde. Pour que ce soit un vrai revenu universel, il faudrait que ces 500 € soient touchés automatiquement, et non sur la fiche de paie. Sinon, que fera-t-on pour les plus précaires qui n’ont pas de fiche de paie ou pour ceux qui ont plusieurs employeurs ? L’idée du revenu universel consiste à dire : 1) On donne 500 € à tout le monde par un chèque versé par le Trésor public. 2) On demande aux employeurs de prélever 20 % de plus pour le financer. Il s’agit donc bien d’un impôt supplémentaire. Le revenu universel nécessite obligatoirement que l’argent qu’on donne aux ménages, on le récupère par la fiscalité.

Les opposants au revenu universel disent que ce système permettrait de masquer la pauvreté sans, pour autant, s’attaquer à ses causes réelles. Etes-vous d’accord ?

Le premier problème est celui du montant qu’on donne. Avec 500 €, les gens n’échappent pas à la pauvreté. Pour résoudre le problème, il faudrait leur donner 1 000 €. Or, 1 000 €, c’est beaucoup. Cela fait 600 milliards d’euros à trouver sans savoir de quelle manière le faire. Le deuxième problème est qu’on en oublierait l’obligation de trouver un emploi à chacun. Factuellement, dans RSA, il y a un A. Cela veut dire que d’une certaine manière, le RSA n’est pas normal et qu’il faut que les gens soient poussés à l’emploi et soient dans un processus d’insertion. Avec le revenu universel, il serait normal que quelqu’un vive avec 500 € par mois, par exemple, alors que dans la version du revenu minimum garanti, on considère que ce revenu peut être plus élevé mais que les gens doivent quand même retrouver un emploi normalement. Si une personne peut travailler, la société se doit de lui trouver un emploi ou une formation. Et si, par hasard, cette personne ne trouve pas d’emploi car elle a plus de 60 ans et qu’il est dur de retrouver un travail à âge-là, il faut lui donner un emploi de dernier ressort dans une collectivité locale ou dans une entreprise à but non lucratif. La société doit fournir un travail à tous ceux qui peuvent raisonnablement travailler. C’est l’alternative au revenu universel. Chacun a droit à un emploi. Revaloriser le RSA pour ceux qui ne peuvent pas travailler ; revenir au plein emploi pour les autres, c’est la solution que je préconise.